Donner à voir


Essayer de dire ce qu'on aime : le comment..., si possible, le pourquoi, de ces surfaces planes recouvertes de couleurs en un certain ordre assemblées.
D'abord, se laisser prendre, se laisser "saisir" : "tel un visage à la vitre d'un wagon qui s'éloigne, le portrait d'un inconnu dans un musée de province...", se laisser aimanter par un inconnu.
Comme le visage, l'oeuvre est là, évidente et secrète.
L'oeuvre se "donne à voir" et, du fait même, elle échappe car elle vit sa vie propre : étange, surprenante, et comme cachée dans son "arrière-boutique".
A première vue, je ne suis qu'un hôte de passage.
La réalité, en peinture, comme en toute poésie, c'est d'abord l'éprouvé du peintre : à la fois le ressenti et l'épreuve traversée pour parvenir à l'exprimer.
Démarche tâtonnante, maladroite, preque aveugle, et toujours recommencée.
Auscultation lente et grave, précise et indécise à la fois, faite d'une patience qui attend et d'une attente qui écoute.
Buisson de gestes obscurs, longtemps douloureux, par instants éblouis, à travers lesquels les artistes se laissent rejoindre, réinvestir, ré-engendrer tout entier.

Peindre ce qui vient ... Laisser venir ce qui se peint...


Il n'y a ni sujet, ni "image", préconçus, préparés à l'avance. La seule liberté du peintre, dit Bazaine, c'est la première touche... Installer des couleurs, presque sans but, seulement pour elles-mêmes. Comme une énigme dont on ne pourra plus s'absenter, qui s'impose, comme une nécessité qui conduit à une sorte de soumission.
La toile "résiste", elle ne se "laisse pas faire".
L'habileté, la maîtrise du geste et des techniques, sont ici de peu de poids. Il s'agit d'un "corps à corps", en tous points semblable à celui de Jacob avec l'Inconnu dont il veut, furieusement, tendrement, extirper le nom.
Il s'agit, rien de moins, que de délivrer une forme enclose, de lui faire prendre corps et monter au visage, de lui donner le jour.
Tension extrême, acuité plus vigilante que la lucidité de cet oeil intérieur auquel la vision échappe sans cesse - et qu'elle ne cesse pourtant de hanter.
Tout "volontarisme" est ici parfaitement incongru :

Je ne cherche pas, disait Picasson je trouve...


Braconnier de l'Insaisi, braconnier de l'Invisible, telle pourrait être le "sur-nom", c'est-à-dire le vrai nom de qui ose tenter l'aventure de faire exister le monde en peinture, de nous le " donner à voir" tel qu'on ne l'aurait jamais vu s'il n'avait pas été peint.

Extrait d'un article de Paul BAUDIQUEY
L'ATTENTION, automne 1994 - Editions Le Fennec Thionville.

( Piolenc, septembre 1995)