Le pied vertueux

Tout au long de sa vie, fidèle serviteur,
Ecrasé physiquement, et loin des honneurs,
Condamné à la marche, à agir en duo.
L'un des deux absent, et l'autre devient pataud :
Ils sont donc unis, pour le confort et la grâce,
Et cependant, le pied est-il en disgrâce ?

Victime du devoir, le besogneux l'arrache,
Etre bête comme les siens, l'idiot s'y attache,
La commère, par son bavardage, me les casse.
Associé au nez, le pied devient audace.

L'indécis ne saurait plus sur lequel danser,
A le prendre, au pied levé, et faire chuter.
Le vieillard lucide, l'a bon, ainsi que son oeil,
Trop retomber sur les siens se révèle orgueil.

Franchise ou maladresse, les voilà dans le plat,
Y sauter à pieds joints, et voici les dégâts.
Traiter de cloche le pied de l'unijambiste,
Bien qu'à l'oeuvre soient les deux de l'antipodiste.

Le combattant, jadis, placé sur pied de guerre,
Au solide marin, de l'avoir comme tel en mer ;
A se lever, un jour, du mauvais pied, l'homme,
Accuse le gauche, injustement, en somme.

A faire des pieds et des mains, pour quelques strophes,
Je me retire sur la pointe des pieds, philosophe...
Considéré nul, ridicule et sans valeur,
Le pied mérite de prendre de la hauteur.

(Robert Lloret, Mondragon, juin 1997)